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Le veto russe sur la Syrie n’est pas injustifié

28 February 2012
From Le Temps

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Edward Burke

Sans doute Moscou fait-il de la realpolitik en s’opposant à un projet de résolution du Conseil de sécurité exigeant le départ de Bachar el-Assad. Toutefois, la diplomatie russe a raison de penser qu’un tel texte serait intenable. Avec le régime syrien, les Etats occidentaux ont tout fait de travers, estime Edward Burke, chercheur au Centre for European Reform, un institut de recherche indépendant basé à Londres. 

La Russie a été amplement critiquée pour avoir opposé son veto à un projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU exigeant la fin des violences en Syrie et le départ du président Bachar el-Assad. Pour l’instant, le Kremlin est peu enclin à lâcher le régime El-Assad, car il a des intérêts dans ce pays, qui lui achète des armes et lui fournit une base navale. Par principe, la Russie est fermement opposée aux interventions occidentales. Ses dirigeants estiment en outre que les révolutions arabes risquent de porter au pouvoir des fondamentalistes islamiques. Enfin, ils n’ont toujours pas digéré le fait que les Occidentaux abusent de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye, visant à protéger les civils ­

– à laquelle la Russie ne s’est pas opposée – pour renverser le régime libyen. 

La diplomatie russe reconnaît qu’un changement est nécessaire pour que les violences en Syrie cessent. Mais elle désire une transition bien gérée qui préserverait son influence. Le projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU réclamait le retour dans ses casernes de l’armée syrienne et soutenait le plan de la Ligue des Etats arabes prévoyant qu’Assad cède le pouvoir à son vice-président avant la tenue d’élections. Les diplomates russes ont raison de dire qu’une telle résolution n’était pas applicable et qu’elle aurait mené, si elle avait été mise en œuvre, à la chute soudaine du gouvernement syrien avant qu’une alternative politique crédible n’ait été trouvée. Cela aurait pu déboucher sur une situation de chaos. Il est probable que Moscou ne fasse là rien d’autre que de la realpolitik et tire une certaine fierté de bloquer l’action de l’Occident, mais sa position n’est pas intenable. 

Les leaders occidentaux étaient sincères lorsqu’ils ont exprimé leur effroi devant les actes de répression répétés commis par l’armée syrienne contre des manifestants majoritairement pacifiques. Mais leurs actions diplomatiques ont échoué. En préférant lancer des ultimatums à distance, ils ont abandonné le dialogue avec le régime syrien, alors qu’il s’agissait de la seule voie à suivre. 

Un certain nombre de règles diplomatiques ont été négligées par les gouvernements occidentaux en Syrie. Premièrement: ne jamais exclure publiquement d’utiliser la force même si on le fait en privé. Le nombre des morts en Syrie dépasse celui des victimes du régime de Kadhafi en Libye avant l’intervention de l’OTAN. Les décisions prises avec courage par les chefs d’Etat européens pour venir en aide aux civils libyens auraient dû porter leurs fruits dans l’ensemble de la région tout en constituant un avertissement pour la Syrie et les autres dictatures du monde arabe. Le message aurait dû être clair: nous sommes prêts à tout si vous vous en prenez à votre propre peuple. Au lieu de cela, dès le début de la protestation en Syrie, ou presque, les leaders occidentaux se sont empressés de dire au président El-Assad qu’il n’avait rien à craindre, quoi qu’il fasse, puisqu’une intervention militaire était tout simplement impensable. Selon les diplomates, c’était nécessaire afin de s’assurer de l’appui des Chinois et des Russes aux Nations unies. Ce n’est pas faux, mais de telles assurances auraient pu être fournies discrètement, sans révéler au régime de Damas les véritables intentions de l’OTAN. 

Deuxièmement, le rôle principal d’une ambassade est d’établir un lien avec le gouvernement du pays hôte, même si celui-ci est aussi odieux que celui de Damas. La fermeture des ambassades occidentales n’a eu que peu d’effets sur le comportement du régime syrien mais a coupé les canaux de communication. En dehors du fait que les diplomates occidentaux ont refusé d’intervenir militairement et d’apporter de l’aide aux déserteurs de l’armée syrienne, leur action s’est finalement résumée à critiquer la violence et à prier le président El-Assad de démissionner. 

Les chefs d’Etat occidentaux se sont mis dans un beau pétrin. Ils se sont trompés sur deux points: premièrement, ils sont partis du point de vue que l’arrêt des violences dépendait du départ de Bachar el-Assad et ont donc posé des ultimatums pour le chasser. Deuxièmement, ils ont surestimé la faiblesse du régime syrien et la volonté des militaires de se retourner contre leurs chefs. Bachar el-Assad n’est pas Kadhafi: le pouvoir est distribué de manière plus horizontale au sein de l’élite syrienne, et le contrôle du président sur les services de sécurité est loin d’être absolu. Son seul départ ne résoudrait pas grand-chose, à moins qu’il ne s’accompagne d’une volonté plus générale de réformer le pays. Les chefs militaires syriens sont allés trop loin pour faire marche arrière. Comme en Espagne à la fin de la dictature franquiste, ils voudront s’assurer qu’eux-mêmes et leurs partisans ne seront pas emprisonnés, ou pire, en cas de transition politique. En outre, ils sont loin de la défaite: au contraire, les défections ont jusqu’à présent été rares au sein de l’armée, qui pense avoir une longueur d’avance sur des groupes comme l’Armée syrienne libre. 

Troisièmement: ne pas encourager un changement de régime sans savoir comment ni par quels moyens une révolution est réalisable. L’Occident aurait dû retenir la leçon du massacre des chiites irakiens qui s’étaient soulevés contre Saddam Hussein en 1991 et n’avaient reçu que des encouragements alors qu’ils attendaient une aide financière et du matériel militaire. De même, si l’on mise uniquement, pour affaiblir le régime syrien, sur des sanctions politiques et économiques, il est essentiel de s’assurer du soutien des pays voisins. Là, le monde occidental a accordé trop de confiance à la Ligue arabe. S’il est vrai que celle-ci a gagné en force, soutenue par des pays qui redoutaient les liens de la Syrie avec l’Iran, comme l’Arabie saoudite, elle reste incapable de faire appliquer ses résolutions. 

Le gouvernement syrien sait que les résolutions de la Ligue arabe resteront sans suite et qu’il a des alliés dans certains de ses grands voisins arabes, notamment le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, et des personnages haut placés dans le gouvernement libanais. Des sanctions économiques pourraient néanmoins s’avérer fatales mais, comme le supplice chinois de la goutte d’eau, elles auront besoin de temps pour porter leurs fruits. L’Iran renforce son soutien tandis que la Turquie, après avoir brièvement montré les dents, a assoupli sa position quant à une possible intervention militaire. Damas sait également que les appels du gouvernement du Qatar à créer une force arabe de maintien de la paix resteront sans effet. 

L’Occident devrait tenter d’empêcher les pays du Golfe d’armer des groupes d’insurgés dont se méfient au plus haut point d’importantes minorités du pays, comme les Kurdes, et qui pourraient porter un sérieux préjudice à la crédibilité de l’opposition. Damas a urgemment besoin d’un Etat tiers pour négocier avec l’extérieur. En attendant qu’un tel tiers s’annonce, il est du devoir des Occidentaux de décourager la distribution d’armes à des groupes disparates qui se battent pour le pouvoir. 

Vu l’endurance et la résistance du régime syrien et le manque de moyens militaires immédiats pour le déstabiliser, il est regrettable que les pays occidentaux aient coupé les ponts diplomatiques avec Damas. Ils devraient au contraire renouer le dialogue sans conditions préalables. La solution, pour certains membres de l’élite syrienne, pourrait bien passer par un accord – aussi peu engageant qu’il paraisse – similaire à celui qui a été conclu avec le président yéménite, Ali Abdallah Saleh, lui garantissant l’immunité totale. Les chefs d’Etat européens doivent envisager les contours d’un tel accord. Il est aisé de faire des déclarations pour condamner un régime, mais seules d’intenses négociations avec le régime de Damas pourront venir en aide à la population syrienne. 

Cependant, même ainsi, la marge de manœuvre de la diplomatie occidentale demeure limitée. Si l’Occident peut engager un dialogue constructif, il ne peut plus jouer le rôle de médiateur dans ce conflit. Il faut trouver rapidement un interlocuteur neutre pour négocier une transition politique sérieuse en Syrie. Un interlocuteur qui, pour mériter la confiance des deux parties, ne devra être ni européen, ni américain, ni arabe, ni même russe. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, s’est contenté de rester en retrait en choisissant de ne pas offrir ses «bons offices», contrairement à certains de ses prédécesseurs plus audacieux. Il est temps de nommer un représentant spécial des Nations unies pour dialoguer avec le régime syrien et ses opposants. Même si ses propositions sont au final rejetées par Moscou ou Washington, certaines options valent mieux que rien.